Lafayette : Le héros de deux monde

À 19 ans, il a traversé l’Atlantique pour une cause qui n’était pas la sienne. Deux cent cinquante ans plus tard, son nom résonne encore des deux côtés de l’océan.

Août 1775. Un dîner à Metz. Un jeune officier français de dix-huit ans écoute le duc de Gloucester, frère du roi George III, raconter la révolte des colonies américaines contre l’Empire britannique.

Ce soir-là, Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, prend une décision. Elle va changer l’histoire de deux continents.

Il n’avait jamais mis les pieds en Amérique. Il ne connaissait pas George Washington. Il parlait à peine l’anglais. Mais quelque chose dans ce récit, cette idée de liberté encore fragile, encore sans garantie,  le convainc que sa place est là-bas.

 

L’aristocrate qui a tout laissé derrière lui

Lafayette avait de bonnes raisons de rester en France : une fortune héritée, une épouse, Adrienne de Noailles, et une carrière militaire qui progressait bien. Ça n’a pas suffi.

Contre l’avis de sa famille et les ordres directs du roi Louis XVI, il a financé lui-même la frégate La Victoire et a embarqué le 20 avril 1777 depuis Bordeaux. Il avait dix-neuf ans.

« Du premier moment où j’ai entendu prononcer le nom de l’Amérique, je l’ai aimée. Dès l’instant où j’ai su qu’elle combattait pour la liberté, j’ai brûlé du désir de verser mon sang pour elle. »

Il n’était pas le seul Européen à faire ce choix. Dans les rangs de l’armée continentale combattait aussi Tadeusz Kościuszko, ingénieur et patriote polonais, qui allait fortifier Saratoga et West Point avant de rentrer chez lui tenter sa propre révolution. Des hommes venus de partout avaient décidé que cette guerre les concernait aussi.

 

Washington et Lafayette

Quand Lafayette débarque à Charleston le 13 juin 1777, l’accueil est froid. Encore un aristocrate européen venu chercher de la gloire – c’est ce que beaucoup pensent à l’époque. Il les a détrompés assez vite.

Il refuse toute solde. Il se bat aux côtés des soldats ordinaires. Le 5 août, il rencontre Washington pour la première fois à Philadelphie. Les deux hommes vont entretenir une amitié qui durera jusqu’à la mort de Washington en 1799 – ce qui, dans l’histoire des alliances politiques et militaires, est assez rare pour être noté.

Le 11 septembre 1777, Lafayette est blessé à Brandywine. Il continue. À Valley Forge, durant l’hiver de 1777-1778, il dort dans les mêmes conditions que les soldats – dans le froid, avec peu de vivres, sans certitude de victoire. Washington en prendra note dans ses correspondances. En octobre 1781, Lafayette joue un rôle décisif à Yorktown. La guerre se termine. L’indépendance américaine est acquise.

Entre deux révolutions

De retour en France, Lafayette participe en 1789 à la rédaction de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Le texte s’inspire directement de la Déclaration d’Indépendance américaine. Jefferson – son ami, son voisin rue de Lille à Paris – avait contribué à la rédiger treize ans plus tôt. Selon les historiens, une partie du travail s’est faite lors d’un dîner dans l’appartement parisien de Jefferson. Deux révolutions, pensées dans le même salon.

La suite est moins glorieuse. La Révolution française n’a pas la trajectoire de la Révolution américaine : elle est plus violente, plus instable, et Lafayette, modéré, attaché à un certain ordre, se retrouve rapidement sans camp. Trop aristocrate pour les Jacobins, trop républicain pour les royalistes. En août 1792, il tente de fuir vers les Pays-Bas. Les Autrichiens l’arrêtent et l’emprisonnent à la forteresse d’Olmütz, en Moravie. Il y restera cinq ans.

C’est là qu’Adrienne de Lafayette prend une décision que peu auraient osée. Elle avait elle-même frôlé la guillotine à Paris. Une fois libérée, elle se rend à Olmütz et demande à partager la captivité de son mari, volontairement. Elle mourra en 1807, à quarante-huit ans, épuisée par ces années. Lafayette dira plus tard : – Elle était la meilleure de nous deux. 

Napoléon, de son côté, le traitait de naïf. Lafayette lui rendit la pareille en votant sa déchéance en 1815. Les deux hommes ne se sont jamais compris.

Le retour en Amérique

En 1824, à soixante-sept ans, Lafayette retourne aux États-Unis pour la dernière fois, invité par le président Monroe. Il parcourt les vingt-quatre États de l’Union pendant près de deux ans, revisitant les champs de bataille de sa jeunesse. Le Congrès lui vote deux cent mille dollars et un terrain. Les foules sont là partout.

Un jeune Français suit l’événement de loin. Il s’appelle Alexis de Tocqueville. Quelques années après, il traversera l’Atlantique à son tour et écrira De la démocratie en Amérique, le livre qui tentera de comprendre ce que Lafayette avait vécu de l’intérieur.

En 1830, lors de la révolution de Juillet, Lafayette,  octogénaire, se retrouve à nouveau au centre du jeu. Commandant de la Garde nationale, il a le pouvoir de choisir un régime. Il opte pour Louis-Philippe d’Orléans et la monarchie constitutionnelle plutôt que la république. Une partie de ses partisans ne lui pardonnera pas ce choix. Lui estimait avoir évité le pire.

La frégate qui a refait la traversée

En 2015, une réplique construite à l’identique – L’Hermione – a traversé l’Atlantique et longé les côtes américaines. À Yorktown, Boston et New York, des milliers de personnes l’ont accueillie. Deux siècles et demi après Lafayette, le symbole fonctionnait encore.

La tombe, le drapeau, et quatre mots

Lafayette est mort à Paris le 20 mai 1834. Le drapeau américain a été mis en berne sur tout le territoire des États-Unis. Il est enterré au Cimetière de Picpus, dans le douzième arrondissement de Paris, recouvert de terre qu’il avait lui-même rapportée d’Amérique dix ans plus tôt.

Un drapeau américain flotte en permanence sur sa tombe. Pendant l’Occupation, c’était le seul drapeau américain visible dans Paris.

Le 4 juillet 1917, quand les premiers soldats américains arrivent en France pour rejoindre la Première Guerre mondiale, le colonel Charles Stanton se rend sur cette tombe et prononce quatre mots qui résument cent cinquante ans d’histoire entre deux pays :

 Lafayette, nous voilà !

 

2026 — 250 ans après

Sept comtés, quarante villes, plus de six cents lieux portent aujourd’hui son nom aux États-Unis. À Paris, sa statue équestre se dresse Cours La Reine. Son hôtel particulier existe toujours rue de Lille.

Free Together — Libres ensemble est la nouvelle série éditoriale de Standall Média, lancée à l’occasion du 250e anniversaire de l’Indépendance américaine. Nous partirons sur les traces de Lafayette — et de tous ceux qui ont construit, au fil des décennies, la relation franco-américaine.

Portraits d’Américains installés à Paris. Témoignages de Français qui ont fait leur vie à New York. Une histoire longue de 250 ans — toujours en cours.