L’’auteur espagnol José Manuel Fajardo a présenté son dernier roman, Haine, traduit par Claude Bleton et paru aux éditions Métailié à la Quincave Paris.
Entretien avec Gianna Schmitter et Priscilla Coutinho.
Tu n’as pas publié de roman pendant presque dix ans, comme tu l’expliques à la fin du livre. Ce roman est très différent des précédents. Comment cela se fait-il ?
J’étais pas mal perdu après avoir publié Mon nom est Jamaica, qui a été, passez-moi l’ironie, un formidable échec, une catastrophe du point de vue des ventes en Espagne. Et en même temps, c’est la catastrophe qui a refermé toute une série de romans qui étaient comme un monde, dans lesquels j’avais travaillé sur certaines idées que j’abordais d’une façon ou d’une autre, avec une histoire ou une autre, dans une période historique ou une autre. Mais les sujets, les cœurs de ces romans, étaient presque toujours les mêmes. Et quand je finissais un livre dans cette veine, je me disais, « bon, qu’est-ce que j’ai fait ? » Parce que j’avais dit tout ce que je voulais dire sur ce sujet, je l’avais dit de plusieurs façons, et je me suis alors retrouvé dans une voie sans issue. Je ne savais pas où aller, ni comment faire. Et je suis resté bloqué. Si le livre avait eu un bon accueil, s’il avait eu des lecteurs dans ma langue, si la vie de Mon nom et Jamaica avait été autre, peut-être que la propre logique de la vie littéraire m’aurait poussé à écrire de nouvelles choses. Mais comme ça n’a pas été le cas, je me trouvais d’un côté frustré, et d’un autre sans idée très claire de quel pourrait être le chemin pour continuer. J’ai passé quelques années sans écrire. Je n’ai pratiqué que des écritures par procuration, c’est-à-dire des traductions, et cela m’a beaucoup aidé. Parce que traduire, c’est comme aller faire de la gymnastique. Cela t’oblige. Finalement, la traduction, c’est une manière d’écrire, un exercice de style. Pour moi, cela a été fondamental d’avoir traduit en espagnol cinq romans de Patrick Deville. Ensuite, j’ai reçu commande d’une traduction de la Trilogie allemande de Louis-Ferdinand Céline. Cela a été une expérience extraordinaire, d’un côté ; et de l’autre une horreur totale. Une véritable souffrance : traduire Céline, c’est terrible, traduire son écriture c’est très dur car il cache des pensées en dessous, il n’explique que de petits morceaux de phrases… Et toi, tu dois suivre ces textes non-dits pour réussir à traduire ce qui est dit. Mais en même temps, il y a pire encore : on rentre dans un monde, un univers absolument plein de rancœur, de haine, de frustrations, d’auto-commisération. Je n’ai jamais lu quelqu’un se plaindre autant de ses malheurs comme lui. C’était très inquiétant. Et au feu de la haine de ce monsieur, le roman Haine a commencé à pousser – même s’il est très loin, bien évidemment, de la hauteur littéraire de Céline, qui est un des grands écrivains de notre époque. Mais sa haine, dans une certaine mesure, a un peu contaminé ce que j’ai écrit. J’ai récupéré des textes que j’avais écrits avant. Un de ces textes était l’histoire de Jack Wildwood et cela faisait longtemps que je pensais que je devrais peut-être la transformer en roman. Après, je me suis dit : mais pourquoi faire un roman de plus sur Jack l’Eventreur quand il y a mille romans sur cette période ? Finalement, j’ai trouvé une voie, les jeux de miroir qui donnent une autre perspective. J’adore emprunter les idées des autres auteurs et je l’e reconnais toujours. Je me rappelais de la structure qu’avait donnée William Faulkner aux Palmiers sauvages : il s’agit de deux histoires qui n’ont rien à voir entre elles et qui *alternent de page en page. Je n’étais pas aussi radical que lui et j’ai choisi de ne pas alterner les pages mais les chapitres, car il ne fallait pas non plus rendre encore plus difficile le roman, j’avais envie d’en vendre au moins deux exemplaires… Grâce à ce schéma, j’avais l’impression d’avoir trouvé un mécanisme qui fonctionnait pour écrire cette histoire et pour inaugurer une autre façon d’écrire, différente de celle que j’avais utilisée jusque-là. Haine est donc la première petite expérience dans cette nouvelle étape de mon écriture. Je ne sais pas ce que cela va donner, mais je suis déjà en train d’écrire un autre roman, donc cela veut dire que j’ai trouvé une voie – en tout cas, je l’espère. Je suis très curieux de savoir où cela peut m’amener.
Les personnages du roman semblent occuper une place intermédiaire dans la société ou plutôt une non place, puisqu’ils ne se trouvent vraiment nulle part. Cela me fait penser à ce personnage type qui traverse la littérature brésilienne, celui du métis qui est le fruit direct de cette génération qui a eu pour héritage le passé esclavagiste et qui de ce fait constitue une population hybride qui ne sera jamais totalement intégrée à la société brésilienne. Ainsi, comme dans le passé de l’histoire brésilienne, les personnages de ton livre sont, eux aussi, entre deux mondes, comme si les contextes historiques propres à chaque période n’avaient pas été capables d’insérer socialement ces individus. Ton livre nous montre d’ailleurs que ce phénomène se répète et qu’il n’est donc pas nouveau. D’où vient-elle cette fissure, cette faille dans le système qui engendre une autre catégorie d’exclus ?
Si j’avais la réponse à cela ! Je crois que sur l’échelle sociale, la classe sociale moyenne vit toujours entre l’aspiration d’arriver à une position de vraie intégration dans le pouvoir de la société et la terreur de tomber dans l’abîme du prolétariat ou de la population qui a des conditions socio-culturelles plus difficiles. Et cela explique parfois pourquoi, dans les moments de crise, il y a une partie de la classe moyenne qui bascule du côté de l’extrême droite, ou qui peut tomber du côté des positions plus progressistes selon la situation économique du pays. Pourquoi ? Parce qu’il y a des inégalités dans la société, parce qu’il y a des crises économiques… Or, ce qui a été plus intéressant pour moi, ce n’était pas tant d’expliquer le pourquoi, que de décrire ce processus, cette double situation dans laquelle se trouvent les personnages. Harcha est le fils d’un roi des pneus de la banlieue, c’est-à-dire de quelqu’un qui a de l’argent en comparaison avec tout le reste du quartier, mais si tu le ramènes à Paris parmi les « vrais » riches, c’est un pauvre diable. Pourtant, dans son quartier, il est quelqu’un. Il a une position ; et son fils, est conscient de tout ce qu’il y a autour de lui, des problèmes, mais aussi de comment il est méprisé par ces autres mondes auxquels il ne peut pas aspirer.
Jack Wildwood, lui, est dans une situation semblable, il est un petit commerçant. Il a sa boutique, qui a beaucoup prospéré ; il a une bonne position, mais il est toujours en situation de subordination vis-à-vis de tous ces gens qu’il côtoie dans le pub et en même temps, il est horrifié par toute cette pauvreté qui est autour de lui dans Soho. L’un comme l’autre sont des personnages qui n’ont pas d’estime de soi. Au fond, ce sont des personnes qui se détestent elles-mêmes, qui n’aiment pas ce qu’elles sont, qui ne se sentent pas capables de devenir autre chose. En plus, comme je le disais avant, il s’agit d’une haine qui est un héritage de famille – et ça, c’était important pour moi parce que j’ai vécu au Pays basque au moment où l’ETA y assassinait toutes les semaines. Je vivais à Getxo, dans les environs de Bilbao. Ils ont tué mon voisin, qui était juge, et ils ont envoyé une lettre piégée à un ami qui était journaliste. Ils ont tué un autre journaliste, un collègue du journal dans lequel j’ai travaillé. Quand j’ai connu les gens qui faisaient partie du monde de l’ETA, une chose m’a beaucoup frappé : je me rendais compte qu’une bonne partie de cette haine avait été reçue en héritage familial. Presque à la façon des mafieux. Cela se transmettait de père en fils : on transmettait les récits de toutes les choses qu’on avait faites contre la famille, contre le village, etc. Ces histoires pouvaient avoir soixante ans, elles pouvaient même renvoyer à l’époque des guerres carlistes, c’est-à-dire au 19ème siècle. Tout ça, c’était vivant parce que c’était récupéré par le récit familial qu’on répétait sans cesse et ça travaillait vraiment la tête des gens. Mes personnages sont le réceptacle d’une misogynie féroce transmise qui installe une rancœur et un mépris envers l’autre qui va trouver ensuite différentes manifestations.
Avec la charge que les deux personnages de Haine portent, ils ne peuvent que finir très mal, et il ne peut en être autrement parce qu’ils n’ont rien à quoi se rattacher. Rentrer dans la tête de deux personnages aussi antipathiques, a été une expérience particulièrement désagréable. C’est pour cela que le roman est très court : pour pouvoir reprendre mon souffle.
Propos recueillis par Gianna Schmitter et Priscilla Coutinho
José Manuel Fajardo est né à Grenade en 1957. Étudiant militant au moment de la transition politique du franquisme à la democratie, il a abandonné ses études de droit pour se consacrer au journalisme. Journaliste et historien de formation, il travaille également comme traducteur et a vécu au Pays basque, en France et au Portugal. Il a cosigné plusieurs contributions dans la presse avec Luis Sepúlveda qui a d’ailleurs préfacé son premier succès littéraire, Lettre du bout du monde, publié en 1998. Son style sera récompensé en 2002 avec Les Démons à ma porte pour lequel il a reçu le Prix Charles Brisset, et en 2011 avec Mon nom est Jamaica pour lequel il a reçu le Prix Alberto-Benveniste. Il est l’auteur, entre autres, des Imposteurs, et de L’Eau à la bouche, ainsi que d’essais historiques.