Danseur, chanteur, comédien, metteur en scène, producteur : Antonio Interlandi refuse les cloisons entre les disciplines. De Goiás à Avignon, en passant par Monte-Carlo et Hambourg, l’artiste brésilien construit depuis vingt-cinq ans une œuvre où le corps, la voix et la mémoire du Brésil ne cessent de dialoguer.
Par Priscilla Coutinho
Le théâtre qui donne corps à l’invisible
Antonio Interlandi danse, chante, joue, écrit et produit. Pour lui, il n’existe aucune frontière entre ces disciplines qui, au contraire, s’inscrivent dans un même continuum. Le monde du spectacle est son univers, sa raison d’être et véritable moteur de son existence. Cette passion remonte à son enfance. À seulement sept ans, lors du Festival International de São Paulo, il assiste à une représentation des Trois Mousquetaires, mise en scène par Marcel Maréchal. Les dialogues, joués en français, lui échappent encore. Pourtant, un détail le bouleverse : les chevaux. Cette capacité du théâtre à donner corps à l’inexistant marque profondément son imaginaire. Sans qu’il en ait encore conscience, son destin est déjà scellé.
Le corps, premier langage
Quelques années plus tard, le français devient la langue de son expression artistique. Mais avant d’en arriver là, c’est par la danse qu’il se forme et construit les fondations de son parcours. Cette discipline lui offre ses premières bases solides et forge la rigueur qui accompagnera toute sa carrière. Après cinq années passées au Ballet de Monte-Carlo, puis quatre autres au sein du Ballet de l’Opéra de Hambourg, Interlandi s’installe à Paris pour rejoindre le Théâtre National de Chaillot. C’est le début d’un nouveau chapitre artistique. Depuis, voilà plus de vingt-cinq ans qu’il foule les scènes, porté par la même passion et la même exigence.
Si le corps a toujours été son premier langage — dans la grâce du mouvement comme dans la force des personnages qu’il incarne —, le chant s’impose progressivement comme un prolongement naturel de son expression artistique. Pratiqué tout au long de sa vie, parallèlement à son parcours de danseur et de comédien, il lui ouvre un nouvel espace de création. L’invisibilité de l’instrument vocal devient alors une source inépuisable d’imagination, lui permettant de façonner, par la voix, le répertoire et l’univers de chacun de ses personnages.
La musique, fil conducteur des dernières créations
Fort de cette pluralité de talents, Antonio Interlandi enchaîne les créations où, plus récemment, la musique occupe une place centrale. C’est notamment le cas de la quasi-totalité des spectacles qu’il réalise aux côtés d’Alfredo Arias — dix au total —, mais aussi de Ciao Amore Ciao, consacré à Luigi Tenco, chanteur populaire italien dans les années 60, dont le suicide prématuré met brutalement fin à sa carrière. Cette création, dont la direction musicale est confiée au pianiste Matthieu El Fassi, marque le début d’une nouvelle complicité artistique appelée à s’inscrire dans la durée.
Leur dernière collaboration, La roue de la vie, créée au Festival d’Avignon en 2025, en est une belle illustration. Pour concevoir ce spectacle, Antonio Interlandi puise dans sa mémoire et son parcours sans pour autant en faire un récit autobiographique. Il y raconte l’histoire d’un jeune homme qui quitte le Brésil pour poursuivre son rêve d’artiste à l’étranger. De son pays natal, il n’emporte qu’une cassette de musique populaire brésilienne, véritable porte-bonheur pour affronter l’inconnu. Au fil des chansons de Tom Jobim, Chico Buarque, entre autres, les sentiments prennent vie et les paysages se dessinent sous les yeux du public. « J’y raconte des histoires qui parlent du Brésil : l’esclavage, la dictature, le racisme… », nous confie Interlandi.
Pasolini, une facette méconnue
C’est à nouveau aux côtés du pianiste Matthieu El Fassi, cette fois accompagné de l’accordéoniste Noé Clerc et avec la dramaturgie de René de Ceccatty, qu’il présente un autre spectacle salué au Festival d’Avignon : Pasolini en forme de rose. Inspiré du texte autobiographique Le Poète des cendres, ce spectacle met en lumière une facette méconnue de l’œuvre de Pier Paolo Pasolini : ses chansons.
Le défi d’une vie : incarner l’enfance
Si ce spectacle marque la trajectoire d’Antonio Interlandi par l’exigence de son interprétation et la complexité de sa mise en scène, il ne constitue pourtant pas le défi le plus ardu de sa carrière. À ses yeux, celui-ci reste La Mauvaise Petite Fille blonde, mise en scène par Pierre Notte, dans laquelle il incarne une fillette de dix ans. Victime d’une injustice, elle s’interroge sur les inégalités qui l’entourent dans un long monologue. Sur scène, aucun décor : seule la présence du comédien porte la parole de l’enfant. Dépouillée de tout artifice, cette création repose entièrement sur la force de l’interprétation et la puissance du texte. Un spectacle d’une grande exigence, qui songe à faire sa troisième présentation au Festival d’Avignon.
Producteur : un pont entre le Brésil et la France
Outre ses activités de comédien, de metteur en scène et d’auteur, Antonio Interlandi exerce également le métier de producteur. Grâce à son engagement et au soutien du gouvernement de Goiás, six compagnies de théâtre brésiliennes ont pu se produire pour la première fois au Festival d’Avignon. C’est également de ce partenariat avec la région qui l’a vu grandir qu’est né le projet Um piano para Jaraguá, dont l’objectif est de rendre la musique instrumentale accessible au plus grand nombre.
En clôture de la Saison Brésil-France
Dans le prolongement de ce dialogue entre le Brésil et la France, Antonio Interlandi poursuit son travail de création en multipliant les collaborations. Avec Deux pianos et le regard perdu vers la mer, les notes musicales se multiplient et la pianiste Suzanne Ben Zakoun vient intégrer la scène dans un duo prodigieux avec El Fassi. Sous le regard de Maria de Medeiros, qui signe la mise en scène de ce récital singulier, le spectateur est invité à un voyage où se mêlent musique, poésie et récit. Un parcours intime, sensible et pluriel qui, à l’image de son créateur, vient clore la Saison Brésil-France 2025.
Sur ses prochains projets, Antonio Interlandi reste réservé. Mais une chose est certaine : la route l’appelle déjà. Ses prochaines escales le mèneront, une fois encore, entre Avignon et le Brésil, là où se poursuit le dialogue artistique qui nourrit son œuvre.