Peinture : un miroir pour les arts ou le dialogue secret entre l’image et les mots

Auteur inconnu MAH Musée d’art et d’histoire, Ville de Genève. Legs Gustave Revilliod, 1890

« N’espérez pas arriver à la pensée d’aucun bon auteur sans ces instruments et ce feu ; souvent vous aurez besoin du ciseau le plus tranchant et le plus fin, du travail de fusion le plus patient, avant que vous puissiez recueillir une parcelle du métal » Marcel Proust

Auteur inconnu MAH Musée d’art et d’histoire, Ville de Genève. Legs Gustave Revilliod, 1890

L’étroit rapport entre texte et image a, depuis longtemps, été abordé par des théoriciens et érudits soucieux de comprendre les fondements ainsi que les résultantes esthétiques de leur croisement. Texte et image dialoguent en permanence et ce dialogue nourrit, à son tour, aussi bien l’expression littéraire que l’expression picturale.

Au long de l’histoire, la littérature et la peinture ont entretenu une constante familiarité, fondée sur des préoccupations communes, ainsi que sur des réponses esthétiques similaires aux questions contemporaines. Au Moyen Âge, le rapport entre texte et image était d’une grande importance, l’image étant un vecteur de diffusion de la Bible, le seul à même de traduire, par sa force plastique, les épisodes les plus importants des Saintes Écritures. Au XVIIIe siècle, avec la naissance du mot « esthétique » — néologisme créé à partir d’un vocable allemand signifiant étymologiquement « science de la sensation » —, l’étude du beau devient un domaine à part entière de la pensée philosophique. Cette approche philosophique se maintient, depuis Kant et jusqu’à l’« art conceptuel », au cœur de la réflexion théorico-esthétique.

Au XIXe siècle, les relations entre littérature et peinture deviennent d’autant plus significatives qu’elles procèdent de courants et d’écoles qui vont structurer l’histoire de l’art. Qu’elle serve à expliquer ou qu’elle apporte un trouble supplémentaire, la collaboration entre texte et peinture est devenue prolifique au XXe siècle, comme l’atteste Denys Riout².

C’est donc à partir du XIXe siècle que la littérature va trouver, plus délibérément qu’auparavant, son inspiration dans la peinture, laquelle devient une source inépuisable pour les prosateurs et les poètes. Que ce soit pour nourrir leur réflexion sur l’art ou pour diversifier leurs sources d’inspiration, prosateurs et poètes vont intégrer l’art iconographique comme l’une des matrices de leur création textuelle. C’est à ce moment que la peinture devient également, et plus fortement, un médiateur dont l’écrivain se sert pour formuler sa vision du monde ainsi que ses idées esthétiques.

À son tour, Daniel Bergez affirme que c’est dans les commencements des trois grands mouvements esthétiques — romantique, réaliste et symboliste — que la réflexion théorique et la pensée esthétique deviennent partie intégrante de la production artistique, qu’elle soit littéraire ou picturale³. Ces deux expressions artistiques seront désormais étroitement liées par un constant rapport de confrontation et de fascination mutuelle.

Dès lors, peinture et littérature entament un dialogue intersémiotique, un dialogue miroir, qui vise entre autres choses à enrichir leur propre mémoire, où l’une comme l’autre peuvent désormais se représenter. La création devient alors à la fois miroir et mémoire d’elle-même — ce que Bergez nomme interpicturalité et métapicturalité⁴ : la capacité d’un artiste à désigner, au-delà du sujet qu’il traite, son propre geste esthétique comme l’une des sources d’inspiration principale de son œuvre.

En France, de nombreux écrivains ont participé activement à l’histoire de cette riche interaction entre texte et image, notamment Flaubert, Balzac et son Chef-d’œuvre inconnu et, bien entendu, Marcel Proust, entre autres.


 

Izabella Borges est docteure en littératures, langues et cultures lusophones de l’Université Sorbonne Nouvelle. Traductrice, essayiste et professeure universitaire. Collaboratrice de Standall.

Texte extrait de Transgression et généalogie : un dialogue entre les arts, Petra, Paris, 2016.

Notes

¹ Marcel Proust, « Première conférence. Sésame des Trésors des rois », in John Ruskin, La Bible d’Amiens, Sésame et le lys et autres textes, traduction et notes de Marcel Proust, Robert Laffont, Paris, 2015, p. 37.

² Denys Riout, Qu’est-ce que l’art moderne ?, Gallimard, Paris, 2000, p. 36.

³ Daniel Bergez, Littérature et Peinture, Armand Colin, Paris, 2006, p. 50.

⁴ Ibid., p. 50.