
Il y a des voix qui traversent le temps parce qu’elles ont décidé de ne pas se taire. Celle de Conceição Evaristo est de celles-là — une voix qui proclame, depuis des décennies, ce que beaucoup ont tenté d’étouffer : que les femmes noires brésiliennes existent, créent, pensent, et que leur mémoire mérite d’être transmise.
Deuxième d’une fratrie de neuf enfants, Conceição Evaristo a partagé son enfance entre l’école et les tâches auprès de sa mère, blanchisseuse, avant de commencer à travailler à 8 ans, d’abord comme domestique puis comme garde d’enfants, afin de poursuivre des études. À 25 ans, elle obtient un premier diplôme, passe un concours, devient institutrice. Elle part alors à Rio de Janeiro, intègre la faculté des Lettres de l’Université Fédérale, puis soutient un DEA à l’Université Catholique de Rio dont le titre — Littérature noire : une poétique de notre afro-brésiliennité — dit déjà tout de son combat contre le silence imposé aux auteur·rice·s noir·e·s brésilien·ne·s.
Sa thèse de doctorat, Poèmes malungos — le chant des frères, célèbre la voix des poètes et poétesses noir·e·s qui chantent la mémoire dilacérée des hommes et des femmes déporté·e·s d’Afrique. C’est là qu’Evaristo forge le concept qui fondera toute sa poétique : l’escrevivência — « l’écrivance » — la restauration d’une mémoire collective par l’écriture des parcours individuels. Pas la reconstitution d’un passé révolu. Pas le lyrisme compatissant d’un récit de souffrances. Quelque chose de plus exigeant : la réparation par la forme.
Car c’est à l’aune du principe de réparation qu’écrit Evaristo. Son errance poétique se confond avec la mémoire d’autres femmes — celle de sa mère, de sa tante, de sa fille, mais aussi de tou·te·s celles et ceux d’antan et d’après — introduisant dans ses poèmes une dimension commune, une ronde :
Je trace alors notre ronde tourne-tourne
où ceux d’hier, ceux d’aujourd’hui,
et ceux de demain se reconnaissent
dans les fragments des uns des autres.
Entiers.
Par ce principe de reconnaissance mutuelle, les lambeaux de mémoire deviennent un corps social entier. Evaristo convoque également, dans ce tissu poétique, celles et ceux qui la suivent tout en la précédant : Carlos Drummond de Andrade — dont elle porte la pierre fondamentale, tous deux issus de cette même terre de Minas Gerais, berceau d’émeraudes et d’insurrections — Clarice Lispector, Carolina Maria de Jesus, Aimé Césaire, Paulina Chiziane. Ensemble, entier·ère·s en nous.
Poèmes de la mémoire et autres mouvements, publié par les Éditions des femmes – Antoinette Fouque, est le témoin de cette force de résistance commune. Il est aussi la trace d’une résilience volontaire et guerrière. Et surtout, il est le fruit de cette aptitude — toujours fraîche, jamais épuisée — qu’a Conceição Evaristo d’extraire de l’essence du quotidien sa plus pure beauté.
Une beauté qui insiste à ne plus jamais mourir.
Izabella Borges est docteure en littératures, langues et cultures lusophones de l’Université Sorbonne Nouvelle. Traductrice, essayiste et professeure universitaire. Collaboratrice de Standall.
À propos du livre
Poèmes de la mémoire et autres mouvements de Conceição Evaristo est publié aux Éditions des femmes – Antoinette Fouque, Paris. Traduit du portugais brésilien par Isabelle Touton et Giulia Manera, il rassemble deux recueils poétiques majeurs de l’autrice, écrits entre 2008 et 2017. Conceição Evaristo, née en 1946 à Belo Horizonte, est l’une des voix les plus importantes de la littérature brésilienne contemporaine. Son œuvre, traversée par le concept d’escrevivência, est aujourd’hui traduite dans une dizaine de langues. La préface originale, dont est adapté cet article, est signée Izabella Borges.