Les Éditions des femmes – Antoinette Fouque : une île de savoirs au cœur de Paris

Au cœur de Saint-Germain-des-Prés, derrière un ancien portail de bois qui s’ouvre sur un jardin fleuri, se trouve l’une des adresses les plus singulières de la vie intellectuelle parisienne. Rue Jacob, dans le 6e arrondissement, les Éditions des femmes – Antoinette Fouque occupent depuis plus de cinquante ans un espace qui est à la fois maison d’édition, librairie et galerie d’art. Un lieu qui ressemble à ce qu’il défend : ouvert, accueillant, vivant.

L’histoire commence en 1968. Antoinette Fouque — psychanalyste, essayiste, philosophe — est l’une des fondatrices du Mouvement de Libération des Femmes. Dans le sillage de ce mouvement qui bouleverse les équilibres politiques et culturels de la France, elle fonde en 1973 la première maison d’édition européenne exclusivement dédiée à la production littéraire et théorique des femmes. L’année suivante, la librairie des femmes ouvre ses portes au public. Deux espaces, une même conviction : que les femmes ont quelque chose à dire, que ce quelque chose mérite d’être publié, lu, transmis.

Ce qui distingue les Éditions des femmes de ses contemporaines n’est pas seulement l’engagement féministe — c’est la vision. Fouque ne cherche pas à créer un catalogue militant. Elle cherche à construire une mémoire. Publier Clarice Lispector en français, c’est affirmer que la littérature brésilienne existe au-delà des frontières de la langue portugaise. Publier Conceição Evaristo, c’est reconnaître que la voix des femmes noires brésiliennes appartient au patrimoine littéraire universel. Publier Nélida Piñón, Rose Marie Muraro, Ana Maria Machado — c’est tisser, fil après fil, un réseau de correspondances entre les femmes qui créent, de Paris à Rio, de Lagos à Mexico.

Car Antoinette Fouque portait le Brésil en elle. Elle s’y était rendue pour la première fois en 1974, en pleine dictature militaire, pour rencontrer des intellectuelles et des militantes féministes. Elle en était revenue avec une certitude : que ce pays, malgré tout — ou peut-être à cause de tout —, produisait des femmes d’une force et d’une inventivité rares. Elle disait du Brésil que c’était sa seconde patrie. Les Éditions des femmes en portent la trace dans chaque catalogue.

L’œuvre théorique de Fouque est elle aussi d’une ambition rare. Dans ses études de féminologie — discipline qu’elle contribue à fonder —, elle développe des concepts qui déplacent les lignes : « l’envie de l’utérus », la « libido creandi ». Des outils pour penser autrement la création, la différence, le corps. Et en 2010, le Dictionnaire Universel des Créatrices — des milliers d’entrées sur des femmes créatrices du monde entier, dont plus de cent Brésiliennes, de Cora Coralina à Marielle Franco. Un monument. Une mémoire organisée contre l’oubli.

Antoinette Fouque disparaît en 2014. La maison d’édition prend son nom — Éditions des femmes – Antoinette Fouque — et continue, dirigée par Christine Villeneuve. La librairie est toujours là, rue Jacob. Et la Galerie des femmes — première galerie européenne dédiée aux artistes femmes, fondée en 1981 — expose sans relâche depuis quarante-quatre ans les créatrices du monde entier.

Dans un paysage éditorial où la concentration est la règle et l’indépendance l’exception, les Éditions des femmes restent ce qu’elles ont toujours été : une île. Pas une île isolée — une île de passage, d’où l’on repart différente.


Avec la collaboration d’Izabella Borges, docteure en littératures, langues et cultures lusophones de l’Université Sorbonne Nouvelle, traductrice et essayiste. Collaboratrice de Standall.

Éditions des femmes – Antoinette Fouque · 35 rue Jacob, Paris 75006 · desfemmes.fr

Publié en avril 2025.

Note de mise à jour — juillet 2025
La Galerie des femmes a fermé ses portes le 30 juin 2025 pour une durée indéterminée, en raison de travaux de structure sur l’immeuble. La librairie poursuit ses activités au 35 rue Jacob, Paris 6e. Quarante-quatre ans d’expositions. Une histoire qui ne s’efface pas.