Avignon 2026 : sous le signe de l’interrogation, le Brésil en voix fort

Fondé en 1947 par Jean Vilar, le Festival d’Avignon reste l’un des rendez-vous les plus importants du spectacle vivant au monde, et l’un des plus fréquentés — In et Off confondus rassemblent chaque édition plus de 300 000 spectateurs. Du 4 au 25 juillet, il célèbre sa 80ᵉ édition sous la direction de Tiago Rodrigues, avec 47 spectacles et une place inédite accordée aux artistes femmes. Le Brésil s’y impose cette année comme l’une des voix fortes du In, entre l’intimité brutale de Carolina Bianchi dans Uma Luz Cordial et le tribunal populaire imaginé par Christiane Jatahy et Wagner Moura dans Un procès – après l’Ennemi du peuple. Zoom sur ces deux créations qui marquent cette édition anniversaire.

Cette 80ᵉ édition du Festival d’Avignon est placée sous le signe du débat et du partage — « une grande fête des questions », selon son directeur, Tiago Rodrigues. D’où le grand point d’interrogation qui se dessine sur l’affiche de cette année : il est là pour rappeler que notre curiosité n’a pas de limites, et que c’est bien le doute qui nous conduit vers un avenir plus démocratique.

Depuis que Tiago Rodrigues dirige le festival (2022) — il en est le premier directeur étranger —, une langue est invitée à chaque édition. Après l’anglais, l’espagnol et l’arabe, c’est au tour du coréen d’occuper la place d’honneur. Tout comme le théâtre, la danse contemporaine occupe une place importante dans la programmation, aux côtés de la littérature, du cinéma et de la gastronomie.

Sur 22 jours de festival, le public pourra se réjouir de 47 spectacles, dont 19 créations en première mondiale — soit près de 300 représentations, sans compter les rencontres, lectures, débats et projections qui promettent d’animer et d’enrichir l’édition de cette année. C’est aussi la première fois que le festival compte une majorité de femmes artistes (55 %), un pas important vers la parité, malgré les inégalités persistant quant aux moyens qui leur sont accordés.

Uma Luz Cordial

Après A Noiva e o Boa Noite Cinderela (2023) et The Brotherhood (2025), Carolina Bianchi débarque à Avignon pour présenter le dernier volet de sa trilogie Cadela Força : Uma Luz Cordial. Ce long travail interroge la pratique des violences sexuelles — Carolina Bianchi a elle-même subi un viol sous l’effet de la drogue du violeur — et les traces indélébiles qu’elle imprime dans la mémoire de ses victimes.

Si la première partie avait déjà suscité la polémique et divisé le public — la metteuse en scène y ingère des substances proches du GHB jusqu’à perdre conscience —, il n’en va pas moins pour ce dernier chapitre, qui vient mêler l’acte d’écriture à celui de la sexualité. Pour cela, la metteuse en scène convoque ses alter ego littéraires, notamment les écrivaines Hilda Hilst et Emily Dickinson.

Comme dans les spectacles précédents, les récits sont ici traversés par la brutalité de la violence. La scénographie l’annonce d’emblée par sa couleur rouge dominante, en écho au sang versé par la metteuse en scène elle-même, qui s’entaille réellement la main en début de spectacle. En rapprochant l’écriture d’un acte masochiste, Bianchi efface tout doute : le sang est l’encre ultime de son geste, et le corps son dépositaire. Elle ouvre son cahier, dans un geste qui lève toute interdiction et plonge le spectateur dans son univers le plus intime. Ce qui suit en est une représentation, une performance jouée par des comédiens qui l’incarnent, faisant apparaître sur scène la forme fragmentée de son être exposé.

Un procès – après l’Ennemi du peuple

Une collaboration inédite : Christiane Jatahy et Wagner Moura signent un projet qui réaffirme le théâtre comme espace vivant de débat et de démocratie. Leur point de départ est la pièce d’Ibsen, Un ennemi du peuple (1882), qu’ils revisitent ensemble en faisant du plateau théâtral un tribunal populaire et interactif. Fidèle à cette logique de questionnement et de participation collective, la mise en scène va jusqu’à confier le sort de l’accusé à des spectateurs tirés au sort et constitués en jury.

Dans la pièce originale, l’action se déroule dans une petite ville thermale dont l’économie repose entièrement sur les bains municipaux, source de revenus touristiques essentielle pour la communauté. Le docteur Thomas Stockmann, médecin des bains, découvre que l’eau des thermes est contaminée et que cette pollution représente un danger sanitaire réel pour la population. Convaincu de bien faire, il tente d’alerter l’autorité locale, incarnée ici par son propre frère, Peter Stockmann, maire de la ville. Ce dernier s’oppose farouchement à la dénonciation de Thomas, sous prétexte que la réparation des canalisations coûterait cher et interromprait les activités assez longtemps pour ruiner l’économie locale. Publiquement discrédité, Thomas Stockmann est officiellement déclaré « ennemi du peuple ».

En actualisant le propos et en le transposant dans le Brésil contemporain, Jatahy part d’une question centrale : qu’est-ce que la vérité ? Quelle suite possible donner à cette intrigue si l’on pouvait jouer un procès devant le public ? De quel côté nous placerions-nous : celui du développement économique, ou celui de l’écologie ?

Dans le rôle de Thomas Stockmann, Wagner Moura excelle une fois de plus, aux côtés de Danilo Grangheia et Julia Bernart. Cette fois, c’est à Stockmann que revient la parole pour se défendre devant le public. Parviendra-t-il à faire changer l’image d’« ennemi du peuple » qui lui colle à la peau, dans un monde où les fake news occupent une place croissante dans les arguments et les décisions de la société ? Quelle version les spectateurs retiendront-ils ? Et comment la manipulation des faits peut-elle nourrir le danger du fascisme politique ?

Chaque soir, la démocratie est (re)mise en scène — et en question.