Le mal a-t-il une esthétique ? Avec Maldoror, Gosselin ouvre Avignon dans le vertige

Pour l’ouverture du 80ᵉ Festival d’Avignon, le metteur en scène Julien Gosselin a investi la Cour d’honneur du Palais des Papes avec une traversée de plus de cinq heures, tissée à partir d’Étoile distante et de La Littérature nazie en Amérique de Roberto Bolaño, et hantée par les Chants de Maldoror de Lautréamont. Dans le Chili de Pinochet, la figure d’un poète devenu tortionnaire donne corps à une question vertigineuse : le mal peut-il se faire œuvre d’art sans jamais cesser d’être un projet politique ?


La grande ouverture du Festival IN s’est faite sous le signe du mal. Avec un spectacle puissant, Julien Gosselin — actuel directeur du Théâtre de l’Odéon — a investi la Cour d’honneur du Palais des Papes et entraîné un public nombreux dans cette traversée de plus de cinq heures. Du début à la fin, il s’agit de parcourir les souterrains de l’âme humaine, son côté le plus sombre et le plus dévastateur. L’image initiale nous plonge d’emblée dans cette direction : tenu par une simple corde, le comédien descend vers les profondeurs inconnues d’un puits, jusqu’à être totalement englouti par l’obscurité.

Le récit qui suit est glaçant. Nous sommes dans le Chili des années 1970. D’un côté, le coup d’État de Pinochet ; de l’autre, l’assassinat brutal de femmes. Entre les deux, la figure d’un jeune étudiant mystérieux qui fascine son entourage par son écriture poétique : Alberto Ruiz-Tagle. Peu à peu, ses poèmes prennent une autre tournure, et son identité se dévoile : il devient Carlos Wieder, et le ton de sa poésie s’aligne sur l’idéologie nazie de l’époque.

Sur scène, rien n’est interdit : les langages se multiplient — cinéma, théâtre, performance, musique. La prouesse technique du spectacle est remarquable, à la hauteur du jeu des comédiens, qui excellent de bout en bout. Sur des écrans géants se projettent des images tournées en direct, révélant aux spectateurs des points de vue multiples, le tout orchestré à la perfection par toute une brigade de techniciens. L’ensemble dérange autant qu’il fascine — au risque de terrifier ceux qui s’y laissent prendre.

Gosselin nous entraîne ainsi à travers les champs tordus d’une esthétique macabre, où l’univers de Bolaño devient matière à mise en scène.

Christophe Reynaud de Lage

La littérature comme point de départ

Ce n’est pas la première fois que l’œuvre de Bolaño inspire Gosselin dans ses créations. En 2016, il adaptait déjà 2666 du même auteur, après avoir porté à la scène, en 2013 au Festival d’Avignon, Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq.

Cette année, les textes de Lautréamont viennent se mêler à ceux de l’écrivain chilien. Maldoror et ses Chants planent sur la mise en scène comme un spectre, hantant la dramaturgie jusqu’au bout. Cette œuvre en prose poétique, composée de six chants, est restée longtemps méconnue avant d’être redécouverte par les surréalistes au début du XXe siècle. Maldoror y incarne le mal de façon jubilatoire : il pratique la cruauté délibérée, blasphème, se révolte contre le Créateur, étale sa violence partout. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’il vienne constituer l’essence même du spectacle de Gosselin.

@Christophe Reynaud de Lages

Le mal est politique

Ce qu’évoque le spectacle — et ce qui nous étonne — c’est bien cette possibilité qu’a le mal de créer une esthétique, de s’exprimer en plusieurs langages, de se forger son propre panthéon et de s’emparer du discours littéraire. Mais le mal est-il inscrit dans notre nature ? Lui faire face ne serait-il pas le meilleur moyen de l’atténuer ? Ou, au contraire, devons-nous lui fermer les yeux, au risque de nous laisser entraîner, séduits, hypnotisés à jamais, par sa force dévastatrice ? Quel est le rôle et l’engagement de la littérature face au mal ? Toutes ces questions nous traversent l’esprit à la vitesse des images qui se déroulent sous nos yeux de spectateur, et à mesure que la vie des personnages évolue sur scène.

Mais là où le spectacle nous confronte et nous afflige véritablement, c’est dans cette idée que le mal, nous pouvons l’aimer, l’admirer, l’élaborer ; que ses proportions sont démesurées et qu’il ne s’arrête ni aux cercles de la réflexion métaphysique, ni à une pièce isolée où il resterait enfermé à double tour. Le mal veut gouverner le monde. Cette vérité nous effraie, tant elle résonne aujourd’hui. Le mal est un projet politique et, avant tout, un produit des hommes.